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9 DECEMBRE RACISMES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI par Monsieur ALBERT MENDIRI, professeur agrégé de philosophie

Publié le 18/11/2016 à 14:55

 

 

RACISMES D’HIER ET D’AUJOURD’HUI

 

PRESENTATION DU PROBLEME

Il s’agit d’un sujet sensible tant il est vrai que cette question traverse toute l’histoire de l’espèce humaine et est à même de raviver les aspérités du présent. Notre exposé sera à la fois historique et philosophique. Historique pour la raison que nous venons de rappeler. Philosophique, car la notion de racisme reste équivoque dans la mesure où l’opinion publique a tendance à confondre sous le même terme des réalités historiques, politiques et psychologiques très différentes. Il conviendra dons de faire un effort de réflexion critique et d’analyse rigoureuse des concepts utilisés afin de bien distinguer le racisme proprement dit de la xénophobie, mais également de l’intolérance ou des simples préjugés.

Au premier abord il semble se dégager deux définitions du racisme :  en premier lieu celui-ci postule l’existence de races au sein des peuples de notre planète, c’est-à-dire des groupes humains possédant des caractéristiques physiques visibles distinctes, ces caractéristiques étant associées ou engendrant des comportements voire des aptitudes spécifiques ; en second lieu, il est possible, comme le fait le dictionnaire Larousse, de  considérer que le racisme se caractérise par une hostilité systématique vis-à-vis d’une catégorie de la population.

Néanmoins ces deux définitions appellent des précisions : la première doit également affirmer que ces caractéristiques physiques et comportementales traduisent une forme d’infériorité par rapport aux groupes ne les possédant pas. Sans ce sentiment affiché d’infériorité, il s’agit non de racisme mais de simples préjugés. Ces préjugés peuvent entraîner un rejet de ce qui nous est étranger ou de la différence. Dans ces conditions, le préjugé se traduit par ce qu’on appelle la xénophobie. Si ce rejet est motivé non seulement par des préjugés mais parmi eux, tout particulièrement la conviction que les caractéristiques physiques et comportementales visées traduisent une infériorité native, alors la xénophobie devient purement et simplement du racisme.

Notons que les deux définitions évoquées (existence de races et hostilité manifestée vers ces races supposées) sont à vrai dire complémentaires plutôt que distinctes :  la première est d’ordre théorique alors que la seconde est d’ordre pratique puisqu’elle évoque les conséquences qui découlent du postulat de races distinctes et de leur éventuelle hiérarchie native.

Nous aurons l’occasion de voir que ces considérations relèvent de contresens scientifiques et sont, d’un point de vue philosophique, des thèses qui privilégient la notion de nature sur celle de culture concernant l’homme ainsi qu’une forme de déterminisme héréditaire, puisque l’homme ne choisit pas le type d’homme qu’il veut être mais est enfermé dès la naissance au sein de caractéristiques naturelles commandant son physique , ses aptitudes, son comportement  et constituant en quelque sorte un destin contre lequel il ne peut rien. C’est l’exact opposé des conceptions de Sartre par exemple selon lesquelles, l’homme existe d’abord puis se choisit librement ensuite, son existence précédant son essence pour reprendre la célèbre formule du philosophe français.

 

ANTIQUITE ET MOYEN-AGE :  RACISME, XENOPHOBIE OU INTOLERANCE ?

1° Notre civilisation et ses valeurs ont deux racines culturelles essentielles : la pensée judéo-chrétienne et la pensée rationaliste grecque du grand siècle (V° siècle av. JC). Ces deux pensées présentent un point commun fondamental puisqu’elles proclament toutes les deux l’unicité du genre humain, et fondent à vrai dire l’idée même d’humanité au-delà des différentes cultures que cette unicité humaine peut revêtir. Par définition, ces deux racines culturelles semblent exclure sur le plan des idées toute possibilité de distinctions raciales et donc de racisme. Il conviendra donc d’examiner si, sur un plan pratique et historique, les sociétés qu’elles ont façonnées sont restées fidèles à de tels principes.

Rappelons en effet que la Bible proclame le monogénisme, autrement dit l’unicité du genre humain. Les hommes sont présentés comme des êtres créés à « l’image de Dieu », autrement dit des êtres sacrés ou signes de Dieu. St Paul aura l’occasion de dire qu’avec cette révélation « il n’y a plus ni hommes ni femmes, ni Juifs ni Grecs, ni hommes libres ni esclaves » mais seulement, précisera St Jean, des « enfants de Dieu ».

La Grèce du grand siècle a donné naissance, outre aux mathématiques et à la démocratie, à la philosophie dans la mesure où la raison est posée comme la faculté qui définit l’homme au-delà des différences culturelles et physiques qui constituent, dit Aristote, de simples « accidents ». Ce qui définit l’homme c’est la possession de la raison et non le fait d’être blond ou brun, bon ou mauvais mathématicien, bon ou mauvais médecin etc. Rappelons que la raison dont il s’agit est la raison morale, celle qui a vocation à « gouverner » l’homme, à fixer les fins de son action afin de servir son bien véritable et non la raison purement logique, celle qui dégage les meilleurs moyens afin de conduire de la manière la plus efficace possible aux objectifs fixés par les désirs ou les passions. Bref, il s’agit d’être raisonnable et pas seulement rationnel. La raison se substitue en quelque sorte à l’instinct animal, cette connaissance innée et stéréotypée, nécessaire à sa survie et à son adaptation à l’environnement, absente dans l’espèce humaine. La raison ainsi considérée définit l’idée d’humanité et fait du dialogue raisonné ou argumenté le fondement des relations sociales et le moyen privilégié de découvrir la vérité et ce, en excluant toute forme de contrainte ou de violence.

2° Les sociétés façonnées par ces pensées ont-elles été fidèles aux principes que nous venons de rappeler ?  Qu’en est-il par exemple concernant la civilisation chrétienne marquée par son hostilité au judaïsme et au peuple Juif, qualifié de déicide pendant longtemps et à vrai dire jusqu’au concile de Vatican II où cette qualification a été rayée des textes liturgiques ? Rappelons que ce qualificatif de peuple déicide était justifié théologiquement par le fait que le personnage central des Evangiles, à savoir Jésus de Nazareth est présenté comme n’étant pas seulement un homme mais Dieu lui-même ayant assumé la condition humaine, s’étant incarné et qui, comme tel, fut condamné à la mort infamante sur la croix.

Mais il s’agissait là d’un antijudaïsme fondé sur des raisons strictement religieuses qui exprimait une intolérance et qui a conduit à des formes de violence, lors notamment de la première croisade dirigée par Pierre l’Ermite, avec des pogroms, l’expulsion massive des Juifs sous St Louis et le port par ces derniers de la rouelle, pièce de tissu ronde attachée à leurs vêtements afin de les repérer au premier regard et ce, sur les recommandations du concile de Latran en 1215. Mais en aucun ne s‘agissait-il d’une forme de racisme, les Juifs étant considérés comme des hommes à part entière, déicides certes mais non inférieurs aux autres hommes.

En d’autres termes, il ne faut pas confondre l’antijudaïsme chrétien et l’antisémitisme qui fleurira beaucoup plus tard. Hannah Arendt souligne en effet que l’antisémitisme repose sur la distinction entre Aryens et Sémites, les Juifs se voyant persécutés non pour des raisons religieuses mais au nom de leur impureté raciale et donc sur leurs origines biologiques et natives. De même, ne faut-il pas confondre antisémitisme et antisionisme, l’antisionisme refusant au peuple Juif la légitimité historique de posséder une terre propre en Palestine et d’y organiser un Etat, même si, parfois, l’antisionisme est le paravent masqué de l’antisémitisme, paravent commode afin de cacher ses véritables motivations.

Nous pourrions mener une analyse semblable à propos de la répression des Cathares, qui a donné naissance à l’Inquisition, et qui a en quelque sorte « démonisé » ce mouvement religieux sans pour autant l’exclure de l’espèce humaine commune.

3°Qu’en est-il chez les Grecs de l’Antiquité ? Ceux-ci opéraient la distinction entre les cités civilisées et les cités barbares et à l’intérieur des cités civilisées entre d’une part les hommes libres et les esclaves et d’autre part entre les hommes d’un côté et les femmes et les enfants de l’autre.  Cependant, avant d’analyser plus avant ce type de partitions sociales et nationales, il faut préciser le sens des termes de civilisé et barbare, car ils n’avaient pas le sens qu’on leur accorde de nos jours.

A notre époque et ce, sous l’influence des sciences anthropologiques, les sciences qui se donnent pour objet l’étude de la spécificité de l’humanité par rapport aux autres espèces animales, le terme de « civilisé » relève d’abord d’un jugement de fait, d’un constat universel, à savoir que les hommes ont toujours vécu en société et que toute société humaine comporte une culture ou une civilisation, autrement dit une langue, des règles d’organisation sociale, des croyances, des traditions, des techniques, des modes alimentaires ou vestimentaires, un habitat etc. En somme, il n’y a pas d’hommes non civilisés pris en ce sens excepté des cas, controversés par ailleurs, d’enfants écartés de tout contact avec des humains dès leur naissance, à l’instar des enfants dits « sauvages » décrits par Malson.

Mais il existe un second sens de « civilisé » de nos jours et qui relève pour sa part non plus d’un jugement de fait mais d’un jugement de valeur. Nous accordons le qualificatif de « civilisées » aux sociétés qui proclament l’égale dignité de tous les hommes et qui fondent les relations humaines sur le droit et non sur la force. Les sociétés ou les régimes politiques qui ne respectent pas ces principes et dont les principes d’action reposent sur la violence ou la contrainte, sont réputés « barbares ». D’ailleurs, les manuels d’histoire couramment utilisés évoquent bien les « invasions barbares » à la suite de la chute de l’Empire Romain qui, dans le cadre de l’unité juridique de son immense territoire, respectait sa diversité culturelle, assise par ailleurs sur le fameux droit romain dont nous sommes encore les lointains héritiers.

Chez les Grecs de l’Antiquité, la notion de « civilisé » revêt un autre sens. Le civilisé exprime une forme de raffinement de la vie sociale inconnue, selon eux des cités « barbares », assimilés à des rustres. Dès lors, les Athéniens par exemple refusaient le mélange avec des membres des sociétés barbares par peur de perdre leur mode de vie et leur identité. Athènes était à cet effet une société endogame, une société où la population se renouvelait en interne. Mais là encore, le « barbare » n’était pas pour autant considéré comme un sous-homme. Il s’agit donc là d’une forme de xénophobie et non de racisme.

A l’intérieur de la cité, l’esclave peut être émancipé et devenir éventuellement un homme libre. Aristote justifie en effet l’esclavage au motif qu’il y a selon lui des hommes faits pour exécuter et d’autres pour commander, étant entendu que ces caractéristiques demeurent des « accidents » au même titre qu’être brun ou blond, bon ou mauvais mathématicien. La possession de la raison, qui définit l’humanité, n’est pas refusée à l’esclave. Il n’en reste pas moins qu’aux yeux de la conscience moderne l’esclavage qui consiste, rappelons-le, à être ravalé au rang d’un objet parmi d’autres et d’être dépossédé de son statut de personne libre, puisqu’il est, à l’égal d’un objet, la propriété de son maître, est moralement inacceptable. Mais dans le contexte de l’époque, il ne s’agit pas pour autant de l’expression d’un racisme.

La distinction entre l’homme et la femme est en revanche plus ambiguë. Les femmes sont considérées comme physiquement inférieures aux hommes car inaptes à la guerre ou aux travaux de force au regard des techniques du moment et vouées à la seule tâche de reproduction de l’espèce humaine. Ce soulignement de leurs différences pose problème aux yeux de la conscience moderne dans la mesure où cette différence est associée à une idée d’infériorité native et irréversible, contrairement au statut de l’esclave., sans compter que la forme de relations sexuelles « noble » demeure culturellement la pédérastie comme en témoignent des ouvrages célèbres tel le « Banquet » de Platon. Cela peut conduire à l’idée, pour la conscience moderne, que   le machisme grec, est en fait un racisme, ce qui semble difficilement contestable au sein des sociétés contemporaines.

Concernant les enfants, il est raisonnable de juger avec prudence car n’oublions pas que ceux-ci n’ont été reconnus comme sujets de droit que fort tardivement, à partir de la philosophie des Lumières au XVIII° siècle et ce, encore fort timidement.

4° En revanche, le racisme est une accusation qui peut être formulée sans équivoque concernant la civilisation arabe des XIII° et XIV° siècles, civilisation qui était à son apogée et qui suscite encore de nos jours nombre de nostalgies au sein des sociétés arabes contemporaines. Nous faisons allusion, ce faisant au racisme anti-noir et plus particulièrement aux noirs non musulmans. C’est ce qui ressort des propos d’un philosophe arabe de l’époque, Ibn Khaldoun : « Les seuls peuples à accepter l’esclavage sans espoir de retour (sous-entendu sans possibilité d’être éventuellement émancipé) sont les nègres, en raison d’un degré inférieur d’humanité, leur place étant plus proche du stade animal ». De même, un lettré égyptien de cette époque écrit : « Quand le Noir a faim, il vole et lorsqu’il est rassasié il fornique ».

Ainsi il apparaît que rigoureusement parlant, il convient de qualifier les agissements des chrétiens d’intolérance, de xénophobie ceux des Grecs, réservant le terme de racisme à la civilisation arabe du Moyen-Age.

 

LE RACISME EN OCCIDENT

1° Selon Hannah Arendt, le racisme en Occident s’est théorisé et développé avec le commerce transatlantique des esclaves et tout particulièrement au XVIII° siècle, paradoxalement à l’époque de la philosophie des Lumières, signant ainsi la grande contradiction de cette époque entre ses élites intellectuelles et ses pratiques politiques.

Cependant, cette forme de racisme a connu son plein épanouissement au cours du XIX° siècle. Le français Gobineau en fixe les fondements théoriques dans son « Essai sur l’inégalité des races humaines » (1853). De même le britannique germanophile Chamberlain établit la distinction entre les Sémites et les Aryens et parmi les Aryens, entre les purs comme les Allemands et les impurs car métissés comme les Français.

Sur le plan philosophique, l’anglais Herbert Spencer est le théoricien de l’évolutionnisme, théorie qui transpose aux sociétés humaines le principe de la sélection naturelle de Darwin à propos des espèces vivantes ainsi d’ailleurs, dans un étrange et peu rigoureux mélange, les conceptions de Lamarck concernant l’hérédité des caractères acquis. Le tout est présenté comme un « darwinisme social » qui soutient que le marché conduit à sélectionner les plus aptes, ce qui conduira d’ailleurs à la disparition inexorable des « races inférieures ». C’est ainsi que Spencer, relayé par des médecins français, verra dans la baisse démographique des populations indigènes de l’Algérie, suite à sa conquête par les Français, le signe précurseur de l’extinction de la race arabe sur ce territoire.

De manière moins marquée mais toujours dans l’air du temps, ce siècle voit fleurir les préoccupations théoriques afin d’établir des distinctions entre les supposées races humaines. C’est le cas de Vacher de Lapouge, ardent militant socialistes de la tendance Jules Guesde et qui, en tant qu’anthropologue, tente d’apporter une caution scientifique à la distinction entre Sémites et Aryens sur des bases craniométriques. C’est encore le cas de Renan qui prétend, pour des raisons culturelles que si les Sémites ont eu le mérite de l’innovation en inventant le monothéisme, désormais il revient aux indos-européens de gouverner le genre humain. Bien entendu, il n’échappe à personne que toutes ces thèses seront reprises à sa manière par Adolf Hitler dans « Mein Kampf ».

2°Comment se traduiront sur un plan politique toutes ces thèses racialistes ? Nous connaissons deux exemples célèbres, celui des états du sud des Etats-Unis et celui de l’Afrique du Sud. Il s’agit pourtant de racismes paradoxaux pour des raisons différentes. En premier lieu, depuis la fondation de la République américaine, sa constitution reconnaît l’égalité de droit de tous les citoyens américains. Pourtant, de 1865 à 1963, les états du sud vivront sous le régime des lois dites de « Jim Crow », personnage inventé par le chanteur Rice qui se produisait sur scène grimé de noir, et qui établissait une ségrégation rigoureuse dans tous les lieux publics (écoles, trains, bus) sans compter l’interdiction des mariages interraciaux. Or, ce n’est qu’en 1954 que la Cour suprême déclarera, au nom de cette égalité de droit, le caractère anticonstitutionnel de cette ségrégation dans les écoles et seulement en 1964 pour les autres lois.

En ce qui concerne l’Afrique du sud, celle-ci établit également une ségrégation entre blancs et noirs ou plus précisément ce qu’ils appelleront un développement séparé ou l’« apartheid ». Ce développement séparé est fondé sur l’idée, non que les noirs sont nativement inférieurs aux blancs, d’où le refus des Afrikanders ou des blancs d’être qualifiés de racistes, mais sur l’idée selon laquelle les populations noires n’étaient pas encore mûres pour accéder aux modes de vie et aux principes de la civilisation blanche.

Notons en passant que cette idée d’absence de maturité suffisante est encore de nos jours un argument avancé par certains intellectuels pour justifier des régimes dictatoriaux au nom du fait que la démocratie exige un long apprentissage et que ces peuples ne sont manifestement pas prêts à l’assumer.

Toujours est-il qu’au vu de ce panorama historique des pratiques sociales, il ressort, que seul le régime nazi s’est déclaré ouvertement raciste sur le plan théorique et en a tiré les conséquences sur un plan pratique en menant une politique d’extermination des races dites inférieures comme les Juifs et les Tziganes. Il faut y joindre un racisme prônant la supériorité de la race noire et antisioniste, le New Black Panthers Party, qui s’est déclaré aux Etats-Unis dans la dernière partie du XX° siècle, sans doute en réaction aux affrontements fréquents entre la police et les populations noires dans ce pays.

 

 

 

 

LE RACISME FRANÇAIS

1°Bien entendu, la France, surtout au regard de son histoire marquée par les conquêtes coloniales, n’a pas échappé à ce « bain culturel » et à ses conséquences politiques. Nous aborderons deux épisodes distincts, celui lié précisément aux conquêtes coloniales du XIX° siècle et celui lié à la grave crise économique de 1929 et les soubresauts politiques qui l’ont accompagnée. Ces deux périodes de notre histoire ont d’ailleurs permis d’introduire dans notre vocabulaire le terme de racisme. Le mot n’apparaît pour la première fois qu’en 1894 dans la bouche du pamphlétaire Gaston Mary, autrement dit à l’issue des conquêtes coloniales et s’installe durablement dans la langue à compter des années 1930, aux lendemains de la crise de 1929.

2°Commençons par l’aventure coloniale. Elle est marquée dès le début par une ambiguïté, partagée entre la volonté de conquête et donc d’assujettissement des peuples colonisés et par la vocation de diffuser la civilisation et les principes émancipateurs de la Révolution française .Cette ambiguïté se traduit par un débat politique pour savoir s’il était nécessaire d’imposer des règles et des sanctions spécifiques à l’égard des indigènes afin de maintenir l’ordre colonial ou bien s’il fallait quasiment assimiler ces populations en transposant telles quelles les institutions françaises et les droits afférents.

Ce débat a malheureusement été tranché en faveur de la première option, autrement dit en créant le statut spécifique de « l’indigénat » et ce au nom d’une forme d’ethnocentrisme qui consistait à proclamer à la fois la supériorité de notre civilisation mais également l’infériorité au moins provisoire des populations visées. Dès lors, les populations indigènes étaient au mieux associées, et ce très progressivement, à la simple gestion de leur territoire. Cet ethnocentrisme s’est d’ailleurs traduit par la présentation de zoos humains de 1870 à 1931 lors des expositions universelles, d’expositions coloniales ou de foires régionales au cours desquelles étaient exposés, à côté d’échantillons des peuples colonisés dans un environnement reconstitué, des bêtes sauvages.

 A vrai dire, cet ethnocentrisme colonial se rapprochait davantage de l’esprit de l’apartheid d’Afrique du Sud que d’un véritable racisme théorisé et concluant à l’infériorité native et définitive des populations colonisées. Nous retrouvons là le fameux argument de l’absence provisoire de maturité des populations colonisées afin d’intégrer d’emblée les principes supérieurs de la puissance colonisatrice. Car les revendications les plus ouvertes et les plus virulentes de racisme en France se sont plutôt manifestées dans les années 1930, à la suite de la grave crise économique de 1929.

 

3° En effet, pour l’extrême-droite française et pour une partie non négligeable de la droite, la responsabilité de cette crise et de ses conséquences reviennent à la population immigrée présente sur notre sol. Quelques évènements marquants mettent en ébullition le climat politique de l’époque. C’est ainsi que le président de la République Paul Doumer est assassiné en 1932 par un réfugié russe ; que Louis Barthou, important homme politique de la III° République est victime d’un attentat terroriste d’auteurs originaires des Balkans en 1934 ; enfin que Stavisky, fils d’un réfugié ukrainien, est l’instigateur d’un scandale politico-financier. Cet enchaînement d’évènements conduit aux émeutes antiparlementaires du 06 février 1934, orchestrées par l’extrême-droite, et qui font plusieurs dizaines de morts et 2000 blessés sur le pavé de Paris.

Dès lors, ces graves évènements et ce climat délétère où l’existence même de la III° République fut en jeu amenèrent les gouvernements successifs et le Parlement à prendre des mesures discriminatoires de grande ampleur, traduisant pour le moins un sentiment de xénophobie exacerbée. C’est ainsi qu’en 1932, est instauré un quota de travailleurs étrangers pour certaines activités ainsi qu’une carte de séjour limitée à un seul département ; qu’en 1934, les nouveaux naturalisés se voient exclus de la profession d’avocat et l’année suivante du corps médical sous prétexte que « la culture française et le génie de la race leur sont inconnus » ; en 1938, Edouard Daladier crée des camps pour les « indésirables étrangers » et les Français naturalisés sont exclus de la fonction publique et du barreau pendant 10 ans et du droit de vote pendant 5 ans.

Cependant, aussi choquantes que puissent apparaître ces mesures de nos jours, elles relèvent de la xénophobie et non du racisme proprement dit. Mais les idées ouvertement racistes persistent et se développent au sein de l’extrême-droite française qui estime que toutes les mesures prises sont encore beaucoup trop insuffisantes et laxistes. Une interpellation de Léon Blum par un député de cette mouvance en janvier 1936 traduit assez bien les dispositions d’esprit de ce courant de l’opinion publique : « Pour gouverner cette nation paysanne qu’est la France, il vaut mieux avoir quelqu’un dont les origines, aussi modestes soient-elles, se perdent dans les entrailles de notre sol, qu’un talmudiste subtil ». L’antisémitisme éclate au grand jour.

Aux yeux de cette mouvance, deux dangers menacent la France : un danger extérieur avec les migrations coloniales et un danger intérieur avec la population d’origine juive, véritable ennemi de l’intérieur. Concernant le danger des migrations coloniales, un député la traduit de cette manière : « Nos sujets coloniaux viendront plus nombreux dans la métropole et seront tentés d’y rester. Alors on ne verra plus le vrai visage de la France, nation blanche, mais celui d’une France métisse… Le poète noir de Champagne ressemblera-t-il à Racine ou Molière ? Et le philosophe jaune rappellera-t-il Descartes ou Auguste Comte ? Si la France n’adopte pas un régime raciste sage, j’estime que le génie de notre peuple est gravement menacé » Et il poursuit : « Parmi les sujets assimilables, on rangera les Arabes et les Berbères. Véritablement blancs, les mélanges avec les français n’offrent aucun danger. C’est donc les jaunes et les noirs qui devront être déclarés inassimilables…La qualité de citoyen français ne peut être accordée qu’aux personnes de race blanche. Elle ne le sera point aux personnes de couleur et aux métis ». Les Juifs, quant à eux, sont rejetés car ce sont des blancs métissés de sang nègre et un mélange avec les français est à réprouver. Ils recommandent de les exclure de la fonction publique, ce qui sera effectivement appliqué par le régime de Vichy en octobre 1940.

L’avocat René Gontier, dans l’immédiate avant-guerre, invente un « racisme à la française » afin de se démarquer du racisme allemand de l’époque. « Racisme, affirme-t-il, ne signifie pas asservissement d’une race par une autre, mais bien respect de toutes les races dont la fusion n’est pas à souhaiter ». Il ne s’agit pas ici, contrairement aux apparences, de l’expression d’une xénophobie que l’on trouvait chez les Athéniens du V° siècle av. JC. Car non seulement est affirmée l’existence de races mais le rejet des autres races n’est plus fondé sur la défense d’une identité culturelle mais bien sur la protection d’une identité biologique. Il s’agit d’abord de protéger la pureté de la race blanche, préservant ainsi sa supériorité native.

 

 

LES RACINES DE LA XENOPHOBIE ET DU RACISME

1° D’une manière générale, xénophobie et racisme, sans compter les intolérances de toutes sortes et même les simples préjugés traduisent le rejet de tout ce qui est différent, différence qui est perçue soit comme un danger, c’est le cas de la xénophobie, et qui plus est parfois considérée comme nativement inférieure, ce qui conduit à sombrer dans le racisme pur et simple.

Ce rejet de la différence présente donc plusieurs degrés qui va de l’expression de simples préjugés sans grande portée, à la volonté de conserver son identité culturelle, à la manifestation d’un ethnocentrisme qui peut se traduire de manière belliqueuse et enfin au racisme à l’état pur qui consiste à vouloir préserver son identité biologique, jugée qui plus est comme naturellement supérieure.

Chacun connaît quelques préjugés communs en la matière. C’est le cas de Taine qui prétendait que la race germanique, pour des raisons tenant à la nature de son environnement, est portée à l’ivrognerie et à la grosse nourriture, alors que la race hellénique et latine aurait développé une culture raffinée. C’est encore le cas lorsqu’on accorde des caractéristiques positives à des populations en contrepartie de caractéristiques négatives bien plus importantes, sans s’interroger sur les véritables raisons de ces faits réels ou fantasmatiques :  les noirs courent plus vite et possèdent une sensualité développée mais leur intelligence est bien moindre que la nôtre ; les juifs sont d’habiles financiers mais leur immoralité est patente etc. Bien entendu, ces préjugés peuvent être qualifiés de racistes dès lors que deux conditions se voient réunies : les caractéristiques visées sont natives et non l’éventuelle traduction d’une fréquence culturelle liée à leur histoire et qui plus est ces différences marquent une infériorité indépassable par rapport aux sujets qui portent ces jugements.

Ce sentiment de supériorité peut se traduire par l’ethnocentrisme qui proclame la supériorité d’une culture en y comprenant toutes ses facettes et pas seulement des valeurs considérées comme universelles et qui conduit à vouloir imposer par la force cette culture et à justifier sa domination par l’insuffisante maturité des populations sur lesquelles s’exerce cette domination. Les aventures coloniales et à un degré sans doute plus exacerbé l’apartheid en Afrique du Sud, relèvent de ce comportement.

Mais le rejet de la différence traduit sans doute et avant tout des peurs souvent irrationnelles et incontrôlables. La xénophobie traduit ainsi des peurs liées soit à la perte de l’identité culturelle, soit la peur du déclassement social en lien étroit avec le phénomène d’immigration. Le racisme pour sa part est l’expression de la perte de son identité biologique, peur qui se traduit par le mythe de la race pure, par le rejet de tout métissage, étant entendu que cette perte ne cause pas seulement un préjudice sur les apparences physiques mais constitue la perte d’une supériorité native. Hitler condamnait les expéditions coloniales allemandes, non par rejet des préjugés ethnocentriques, mais par peur du métissage que cela entraînerait et par conséquent par la dégradation de la race pure, à savoir la race aryenne. Le métissage était pour lui, comme pour tous les tenants de ces thèses, un facteur de dégénérescence de la race supérieure, c’est-à-dire de la race blanche.

Notons à cet égard qu’il existe des formes de racisme moins virulentes mais tout aussi irrationnelles et infondées à propos du mythe de la race pure : Renan et Ribot n’acceptait le métissage que lorsque la distance entre les races n’est pas trop importante, autrement dit uniquement entre les races blanches. A l’inverse, certains, comme Armand de Quatrefages, zoologiste du XIX° siècle, approuvent le métissage afin d’améliorer les races inférieures. Un métis sera plus évolué qu’un noir.

N’oublions pas cependant qu’en France comme dans la plupart des pays démocratiques, le racisme a fait l’objet de législations pour le combattre. C’est le cas de la loi sur la liberté de la presse qui, dès 1881, punit la diffamation raciste ; c’est le cas des lois de 1972 et 1990 qui sanctionne l’injure raciste et la discrimination ou l’appel à la haine raciale. Néanmoins, selon une enquête de 2005, 1/3 des français se déclarent racistes, sans que cette enquête ne précise ce qu’entendent par racistes les personnes consultées. Terminons en observant que la constitution actuelle comporte de manière sans doute malencontreuse le terme peu approprié de race en son article premier : La France, y est-il écrit, est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ». Le président actuel avait manifesté son intention de biffer ce terme de la constitution mais cela nécessitait une révision constitutionnelle que le rapport de force politique ne permettait pas.

 

ANALYSE CRITIQUE DE CES PHENOMENES

1° Le racisme repose d’abord sur des ignorances scientifiques patentes. L’espèce humaine ne connaît aucune race, car si c’était le cas, il existerait entre ces races une barrière chromosomique qui serait un obstacle à l’interfécondité ou à défaut qui rendrait stériles les enfants issus de ces unions, comme c’est le cas du mulet, fruit du croisement entre une jument et un âne ou le bardot  entre un cheval et une ânesse. D’ailleurs, ce n’est que récemment que les anthropologues ont découvert que notre espèce et l’homme de Néandertal étaient interféconds et donc ne constituaient pas des races différentes, puisque nous serions porteurs de gènes néandertaliens.

Par ailleurs, pour s’en tenir à des études récentes et très approfondies, la revue « Science » a publié en 2008 le résultat de recherches portant sur la comparaison de 650 000 nucléotides, c’est-à-dire des éléments d’ADN, base de notre patrimoine héréditaire, de 938 individus appartenant à 51 ethnies. Il résulte de cette enquête que ces différents groupes humains ne possèdent qu’une légère divergence génétique liée à leur dispersion géographique, et notamment concernant la couleur de la peau, il apparaît que le gène codant la mélanine responsable de cette couleur, ne représente qu’une part infime du génome humain.

Cette étude dégage 7 groupes humains : les Européens ; les habitants du Moyen-Orient ; les Africains subsahariens ; les Asiatiques de l’Est ; les Asiatiques de l’Ouest ; les Océaniens, les Indiens d’Amérique.  Leurs auteurs concluent et confirment que les sociétés restreintes et strictement endogames connaissent la dégénérescence génétique et que le métissage est génétiquement souhaitable par le renouvellement et l’enrichissement du patrimoine génétique qu’il implique.

2° Ce qui ressort des conclusions des sciences dites « dures » comme la génétique est pleinement confirmé depuis plus d’un siècle par les sciences anthropologiques qui étudient ce qui fait la spécificité de l’humanité. Nous savons que l’homme est dépourvu d’instinct, autrement dit de savoirs innés, rigides, nécessaires à l’adaptation à son environnement et héréditaires, et qu’il est en conséquence essentiellement un être culturel, un homme ne devenant un homme qu’au contact des hommes. Il développe sa pensée grâce à l’acquisition culturelle d’un langage et seule l’éducation lui transmet des habitudes comportementales qui constituent en quelque sorte « une seconde nature » et par rapport auxquelles qui plus est, il conserve sa liberté de jugement. En d’autres termes, nulle trace dans ce type d’étude de comportements natifs, liés à une couleur de peau mais seulement des comportements façonnés par les exigences du milieu, les traditions culturelles ou par l’histoire.

3° Sur un plan étroitement politique et par ailleurs d’actualité, soulignons l’irrationalité de la peur liée à l’immigration concernant le « déclassement social » des populations hôtes qu’il induirait. C’est ainsi que l’institut Eurostat a calculé que sans le phénomène migratoire, l’Europe perdrait d’ici à 2080, 100 millions d’habitants, excepté la France si elle maintient son taux actuel de natalité. Autrement dit, l’avenir des retraites des Européens se voit étroitement lié et dépendant de ce phénomène migratoire. D’ailleurs, en-dehors d’une éventuelle générosité d’ordre humanitaire, c’est ce qu’a bien compris l’Allemagne au cours de la vague migratoire de 2015.

Sur un plan philosophique, rappelons une dernière fois quels sont les fondements de notre civilisation et les règles de notre vivre ensemble. L’idée de l’unicité du genre humain ne fait pas question et est validé par les sciences positives. Mais au-delà de cette unicité biologique ou naturelle, s’est imposée au cours des derniers millénaires l’idée que ce qui faisait la spécificité d’un homme n’était pas ses caractéristiques physiques, ses orientations sexuelles, ses compétences particulières mais sa dimension spirituelle, c’est-à-dire le fait qu’il possède une raison éthique qui a vocation à gouverner son action comme les rationalistes Grecs l’ont affirmé, et comme la tradition religieuse judéo-chrétienne l’avait déjà, sur un plan religieux, proclamé en mettant en avant  la règle d’or de l’Amour-agapè, celui qui consiste à vouloir du bien à autrui. Ces injonctions d’horizons différents fondent les relations humaines sur la recherche du bien, sur le dialogue raisonné et non sur la contrainte, bref sur le droit et non la force, sur le respect absolu de la dignité de toute personne humaine et de son droit imprescriptible à gouverner sa vie en toute liberté. Ce socle constitue des valeurs universelles dont la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 en est l’expression directe.

Il est vrai que dès lors qu’il est question d’énoncer des valeurs, toute démonstration est impossible. Cela ne relève pas du savoir, au même titre d’ailleurs que les œuvres d’art majeures s’imposent à tous les esprits éclairés, même si leur qualité ne relève pas, là encore, de la démonstration. Ainsi, au-delà de l’unicité biologique du genre humain, peut-on, à nos yeux, poser une universalité des valeurs fondant la véritable humanité et exprimant sa spécificité qui est d’ordre spirituel.

Contester cela peut conduire soit à des formes de racisme qui clivent les peuples composant l’espèce humaine entre des groupes nativement supérieurs et des groupes nativement inférieurs de nature biologique, soit à l’ethnocentrisme qui se traduit souvent par la conviction d’une supériorité provisoire d’une civilisation, d’autres sociétés, produits d’une histoire différente, n’étant pas en capacité d’y accéder immédiatement, soit au relativisme qui nie toute idée d’universalité, et ne fait qu’entériner sans mot dire toutes les différences, et qui, in fine remet en cause l’idée même d’humanité au-delà des  différences culturelles qui la composent. Comme on le voit, ces questions concernent le cœur même de l’existence humaine, ses choix fondamentaux, et soulignent en même temps la fragilité d’une civilisation dont les valeurs ne peuvent s’imposer à tous les esprits mais sont tributaires de l’adhésion que nous leur accordons.

 

 

 

 

 

 

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